La carte postale que je voulais lui envoyer est encore sur mon bureau, une vieille édition A. Terrier sépia de la série La Côte d’Opale. C’est une vue de la jetée du Tréport, avec un bateau de pêche devant. Elle aurait d’abord fait escale au Saussalito Hotel, sa boîte la plus sûre, avant de toucher port on ne savait jamais où. Je voulais seulement lui dire que je pensais à lui, que même si je n’avais pas été fichu de trouver quelqu’un pour monter ou financer le film qu’il voulait faire sur sa péniche et sur les rivières et canaux de France, j’étais sûr que cela se ferait un jour – l’histoire était trop belle pour rester à jamais en cale sèche, ou coincée dans le rouleau d’une de ses nombreuses machines à écrire, toutes pourtant silencieuses depuis plus de trois ans. Ou au creux d’une cassette qui ne tourne pas. Ni lui ni moi n’aurions été dupes, mais j’aurais peut-être eu droit à un de ses inoubliables coups de fil en pleine nuit – des appels qui vous décoiffaient toujours. “Hi, Sterling here, I got a cancer…” Il savait, depuis plus d’un an, qu’il ne serait plus jamais en état de faire ce film. Mais c’était bon de faire semblant. Il n’y a aujourd’hui plus besoin de faire semblant, ni d’envoyer la carte : Sterling Hayden est mort vendredi matin, à Saussalito, dans son sommeil, dans son grand lit de Papa Ours, avec vue sur la Baie. (pages 234 et 235)
Vous devez le savoir, je ne suis pas un partisan du “c’était mieux avant”, mais voilà ce qu’on pouvait autrefois lire dans Libé ou Les Inrocks, alors bon des fois… À lire toute affaire cessante !
Philippe Garnier : L’Oreille d’un Sourd (Grasset, 2011)



1 commentaire
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8 février 2012 à 12:06
Fred
Excellent recueil dévoré en début d’année. Tout aussi incontournable que “Freelance”, peut-être même un peu plus … A surveiller : son prochain bouquin entièrement consacré à “La nuit du chasseur”.